Prenez le temps de faire une pause…

L’on s’imagine souvent les Chinois fous de travail 工作狂 (gōngzuò kuáng), ne se reposant jamais 不知道休息 (bú zhīdào xiūxī) et ne connaissant pas le mot oisiveté. Pourtant, celui-ci existe bien en chinois et se dit 空闲 (kōngxián). Le premier caractère signifie « vide » et le second représente un joli paysage formé d’un arbre à travers une porte 闲 (xián). Le caractère « se reposer » est lui encore plus imagé puisqu’il représente un homme s’appuyant sur un arbre 休 (xiū).

Surprenant peut-être, les Chinois ont un goût très prononcé pour l’oisiveté, peut-être au même point que les Français. Ils aiment s’occuper des plantes 养花 (yǎnghuā), élever des oiseaux 养鸟 (yǎngniǎo), voire des criquets 养蛐蛐 (yǎngqūqū). Dans un certains sens, leur vie est très oisive 休闲 (xiūxián). Les jeux de société 游戏 (yóuxì) sont très répandus, notamment le mahjong, dont la prononciation vient directement du chinois 麻将 (májiàng), les Chinois jouent aussi beaucoup aux cartes打牌 (dǎpái) pour passer le temps 打发时间 (dǎfā shíjiān), sport national à peu près au même niveau que la pétanque en France.

Le vocabulaire lié à l’oisiveté est extrêmement développé, et on compte plus de 20 mots reliés au caractères 闲: parmi les plus intéressants 闲谈 (xiántán) qui signifie discuter avec oisiveté ‒ tout un art ‒ mais aussi 闲逛 (xiánguàng) baguenauder, 闲书 (xiánshū) pour une lecture distrayante et enfin, la personne qui fait toutes ces activités ‒ même s’il est difficile de dire qu’elle est occupée ‒ : 闲人 (xiánrén ) ou l’oisif !

On peut dire que l’on est oisif en disant 很闲 (hěnxián) ou que l’on s’ennuie à mourir 闲死了 (xiánsǐle). Prendre du temps, s’accorder un peu de temps libre se dira 偷闲 (tōuxián). D’ailleurs les Chinois au travail disent souvent qu’il faut 忙里偷闲 (mánglǐ tōuxián) « voler du temps libre dans l’occupation ».

La recherche de la détente et de l’oisiveté est quelque chose de culturel en Chine, et le nombre de mots pour l’exprimer et tout le système de pensée qui s’est créé autour depuis l’Antiquité chinoise est impressionnant.

Très relié à une culture daoïste, où entretenir son énergie vitale 修身 (xiūshēn) passait par le désœuvrement 清闲 (qīngxián) et la joie des réflexions morales 安贫乐道 (ānpín lèdào), ce flegme chinois prend ces racines dans la joie de vivre 悠哉的生活 (yōuzāi de shēnghuó) et le plaisir de vivre 生活的乐趣 (shēnghuó de lèqù). Se rapprochant du titre d’un livre de Lin Yutang 生活的艺术 (shēnghuó de yìshù) « l’Art de Vivre » traduit en français par L’Importance de Vivre, l’auteur parle longuement de cette capacité qu’ont les Chinois à prendre le temps de vivre 吐闲 (tǔxián) et de profiter de la vie 享受生活 (xiǎngshòu shēnghuó). Seule une vie détendue 放松 (fàngsōng) peut permettre de créer et d’avoir une vie plus ou moins baignée dans un certain art de vivre 生活品质 (shēnghuó pǐnzhì ).

Rechercher le loisir est un moyen d’atteindre à cet état de détente physique et spirituelle 身心舒畅 (shēnxīn shūchàng) qui permet d’avoir l’esprit clair et le qi frais 神清气爽 (shén qīng qì shuǎng). Le but extrême étant d’atteindre à un état d’insouciance 悠然自得 (yōurán zìdé) ou 逍遥自在 (xiāoyáo zìzài) de sérénité. Les poètes chinois, tels Li Bai ou Su Shi ont chanté dans leurs poèmes cette oisiveté, mais ceux qui y sont arrivé le mieux sont certainement Tao Yuanming et le noveliste Li Yu. Tao Yuanming a posé les bases d’une façon de vivre 生活方式 (shēnghuófāngshì) qui trouve son équilibre dans la vie à la campagne 田园生活 (tiányuán shēnghuó) entre l’oisiveté et la culture au sens terrien et spirituel du terme qui a donné l’expression 悠然自得 (yōurán zìdé) « être insouciant et bien ». Li Yu, quant à lui, a écrit sur l’art de vivre 生活情趣 (shēnghuó qíngqù) et le raffinement 雅致 (yǎzhì). Tout ce qui touche à l’habitat, l’entretien du jardin, la santé et même le maquillage est décliné dans son livre Notes jetées au gré d’humeurs oisives 闲情偶寄 (xiánqíng ǒujì) qui peut être vu comme l’encyclopédie chinoise de l’oisiveté, ou un manuel de loisirs.

Un autre grand plaisir des Chinois est de boire le thé 饮茶文化 (yǐnchá wénhuà). Le monopole et l’origine de ce loisir ne sont donc pas britanniques puisque cette culture du thé existe depuis déjà plus de mille ans. Goûter le thé 品茶 (pǐnchá) est par essence une activité raffinée 雅趣 (yǎqù) qui demande de ne pas être occupé 休闲活动 (xiūxián huódòng). Le thé est par essence quelque chose d’artistique et un prétexte pour disserter 品茗论道 (pǐnmíng lùndào) « goûter au thé et discuter du Dao » ou faire de la poésie 饮茶赋诗 (yǐnchá fùshī).

J’espère que dans votre vie bien chargée 百忙之中 (bǎimáng zhī zhōng), ce petit bavardage 闲谈 (xiántán) vous aura permis de vous reposer un peu et de faire le vide dans toutes vos occupations. Car ce n’est que lorsque les choses sont vides qu’on peut les remplir. Avoir une vie trop remplie n’est finalement pas un gage de sagesse en Chine…